« He’s that he is ». Il est ce qu’il est.
C’est ainsi que Shakespeare prête aux lèvres perfides de Iago une formule commentant les bouillonnements erratiques d’Othello, formule plate en apparence mais suffisamment inquiétante dans sa construction symétrique. Elle fut scrupuleusement reprise dans le livret de Boito mis en musique par Verdi (« È quel ch’egli è »), une marque de déférence parmi tant d’autres de la part du poète et du compositeur italiens à l’égard du génie shakespearien.
Aux yeux de Verdi, adapter les chefs-d’œuvre du barde anglais à l’opéra ne se limitait pas à une opération juteuse grâce à un succès garanti par un effet de mode. La vénération de musicien était immense et il se plaisait à prétendre qu’il avait toujours un volume de traductions italiennes des pièces de Shakespeare dans sa poche, ce qui défie quelque peu les lois de la confection mais en dit long sur sa sincérité. L’humanité des personnages, la force des situations dramatiques et la puissance de la langue ont si fortement impressionné Verdi que l’on compte plus de renoncements que de projets aboutis. Pour seuls Macbetto (1847 et 1865), Otello (1887) et Falstaff (1893), que d’abandons voire de réticences : King Lear, Hamlet, The Tempest… Car conjointement à son admiration, Verdi ne cachait pas combien il était intimidé par l’univers du dramaturge anglais. Afin de s’écarter d’une audace irrévérencieuse et de tendre vers une juste appropriation, le musicien étudia également les performances des acteurs italiens dans ce répertoire. Il est notoire que les personnages et les textes shakespeariens relèvent d’une grande complexité souvent problématique lors du passage à la scène. Verdi emprunta à plusieurs reprises des solutions dramaturgiques et pratiques défendues par les écoles d’acteurs européens.
Le personnage d’Othello est un bel exemple de cette complexité qui perdure à travers les âges, comme le montreront les chercheurs réunis à l’occasion de cette journée d’étude. Sa couleur de peau, son statut de mercenaire, sa sensibilité humaine débordée par la sauvagerie, son intelligence leurrée par le mensonge, sa déception amoureuse, son insécurité jalouse, tout cet enchevêtrement psychologique, « englué corps et âme » (toujours Iago à propos d’Othello), offre aux acteurs une grande variété de clés d’entrée dans le rôle. En quatre siècles d’incarnations et de représentations, l’Othello initial est devenu le visage aux multiples faces de nos pulsions intemporelles.