Monument de l’art lyrique, opus maximum, icône d’Espagne, la Carmen de Bizet est bien de son temps, mais en est-elle le témoin juste ? ou du moins écoutons-nous la cigarière de Séville chanter les enfants de Bohême comme elle l’entendait ? En plein Romantisme, l’Espagne alimente un imaginaire qui fascine notamment les artistes français. Les musiciens se laissent séduire par des airs et des danses populaires comme la jota, le fandango et la toute récente habanera, venue vers 1830 de la lointaine île de Cuba. À l’instar de Liszt, ils passaient outre les rigueurs méthodologiques de l’ethnologie pour s’épanouir dans l’espace de la fantaisie qu’ils dynamisaient à l’aide de l’énergique rhapsodie, une manière de concilier réalité, rêve et tempérament.
Pour un pays pourtant si proche en distance de la France, l’Espagne des artistes relève de l’exotisme au même titre que l’Orient, moins comme un territoire géographique, plus comme un univers culturel, avec tout ce que cela comporte de défiguration, de détournement et d’appropriation. Une trahison grotesque d’un point de vue encyclopédique, une sublime offrande du point de vue de l’expérience sensible et humaine. Au risque de caricaturer Baudelaire, on peut dire que l’exotisme invite à voyager, sans forcément quitter sa chambre. Les pays inconnus viennent à nous, présentant des images-mirages de leur univers et des reflets-miroirs de nos propres visions, pour le plaisir de notre émerveillement. Mais qu’on soit musicien, écrivain ou peintre, Chabrier, Mérimée ou Delacroix, qu’on ait entrepris un voyage d’étude ou de vacances, on revient d’Espagne avec une impérieuse créativité qui ne se contente pas de la carte postale.
Le XIXe siècle étant traversé par des mouvements identitaires qui reconfigurent les sociétés européennes en allant d’une prise de conscience culturelle vers une action politique, les constructions de ces imaginaires artistiques exotiques soutiennent des causes plus larges. Il ne sert à rien d’ironiser sur le fait que ce soit Bizet, un français, qui ait écrit la musique considérée comme la plus espagnole d’entre toutes. Après tout, cette habanera de Carmen est d’origine cubaine, elle aurait pu s’envoler vers l’Argentine pour finir en tango, mais elle aura préféré passer par la Catalogne pour échouer entre les mains de Bizet, insérée dans un recueil d’airs populaires espagnols assemblés par un certain Iradier, patronyme orthographié en Yradier sur les conseils de son éditeur parisien, parce que ses origines basques flatteraient mieux ainsi l’imaginaire de son lectorat.
Les chercheurs réunis à l’occasion de cette journée d’étude organisée par l’Institut IRPALL et le Théâtre du Capitole auront à coeur de démêler l’écheveau de ces constructions imaginaires, échafaudées à partir de ramifications étendues, mais saisies au bout du compte en une représentation forte et impérieuse de l’Espagne.
Carmen: construction(s) de la culture espagnole dans la France du 19e siècle
Journées d'étudesRecherche & Opéra
22 mars 2018
de 09h à 17h
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| Mme Christine Calvet, Institut IRPALL |
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